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18 Jul

Une Peugeot break file sur la route qui longe la Mer Morte...

Publié par Pascal Janovjak  - Catégories :  #TEXTES SUR LE SEL

  Il est cinq heures du matin, une Peugeot break file sur la route qui longe la Mer Morte, s'arrête au milieu de nulle part. Quatre silhouettes en sortent, se distribuent le contenu encombrant et hétéroclite du coffre, et descendent la côte, cahin-caha - quatre ombres hirsutes et fantastiques, qui posent pied sur un paysage lunaire.

  A la lecture des premiers mails de Jean-Loup, le projet nous avait intrigués. Quand j'ai vu le démiurge apparaître au milieu de la cohue, dans le hall de l'aéroport, poussant ses bagages, des rouleaux sous les bras, sacoches en bandoulière, je me suis posé des questions. A cinq heures du matin, dégringolant le bas-côté, empêtré par un tamis, un râteau et un parasol rocambolesque, je doute.

 Mohammed s'est installé, les genoux dans le sel, et le soleil se lève. Difficile de décrire ce paysage, les collines de l'autre côté de la route, premières illuminées, l'usine de potasse au loin, une cathédrale de science-fiction... et devant nous,  à perte de vue, une mer de cristal qui s'irise, des dunes qui prennent forme sous la lumière rasante, des coulées de sel et de terre, un désert blanc que Jean-Loup arpente déjà, scrutant le sol l'affût du cadrage idéal.

  Quelques jours plus tôt, j'étais encore en train de correspondre avec le photographe, dans une avalanche de messages quotidiens qui gonflaient dangereusement notre disque dur. Une masse de problèmes insolubles, du plus pratique au plus littéraire, toutes ces citations que nous allions sélectionner, traduire, commenter, retraduire, éprouvant avec toute l'équipe du Centre Culturel Français d'Amman les difficultés et le bonheur des rencontres linguistiques et humaines, le plaisir de relier deux univers, de voir nos deux artistes se serrer la main, enfin réunis, sous les ventilateurs de la salle des profs.

  Point de ventilateurs ici. Enfermé dans le minuscule cercle d'ombre que projette notre coquet parasol blanc, Mohammed travaille ; un bandeau rouge retient la sueur de son front. On parle peu, on économise la salive et l'eau. Seuls les stylets du calligraphe crissent dans le sel, et les pas de Jean-Loup, comme dans de la neige, entre la glacière qui protège ses films et les œuvres éphémères éparpillées sur cette immense page blanche. Déclics de l'appareil.

 

A onze heures, la chaleur et la réverbération sont devenues insupportables. Même la peau brune de Diala, notre interprète, rougit dangereusement... Les calligraphies sont déjà écrasées de soleil, il faudra les reprendre en photo au couchant.

 

Aujourd'hui, ce que je retiens, c'est le silence de ces moments. Si nos débats étaient passionnés à Amman, ou le soir dans l'appartement derrière l'usine, ce paysage étrange semblait bannir toute discussion inutile, pour ne conserver que la parole des écrivains ou des philosophes, silencieusement dessinée sur le sol. Pour moi, ces photos gardent l'empreinte d'un lieu, et le partage du Sel ([1]) possède le mystère des déserts et le silence des réflexions intérieures.


Pascal Janovjak,

écrivain, poête, ciseleur de mots


Cet article était inédit jusqu'à aujourd'hui. J'avais souhaité qu'il figure dans le livre de l'exposition, Le partage du sel, inaugurée à l'Institut du Monde Arabe en 2002. Hélas… une pagination trop serrée l'avait passé à la trappe ! En le relisant, ces moments passionnants, chaleureux et même brûlants défilent dans ma mémoire comme si c'était tout juste hier ! Merci à toi, cher Pascal, pour ce court métrage qui nous fait si bien revivre cette belle et mémorable aventure salée.


([1])  Le Dit du sel était le titre de la première partie exposée à Amman. L'ensemble est désormais réuni sous  le titre : Le Partage du sel ©

Commenter cet article

Myrtille 19/07/2009 15:56

Superbe article, j'ai eu presque l'impression d'y être en le lisant. Bonne idée de l'avoir publié. Belle plume !

Le fou du sel 20/07/2009 12:25


C'est vrai, moi aussi... Un feed back remarquable... j'entendais même les mouches voler en le relisant et je me suis mis à transpirer comme un ouf !
Merci pour ton commentaire...Si pascal le lit cela lui fera sûrement plaisir.


À propos

The salt work of Jean-loup de Sauverzac photographer :expositions, galeries, photos, itinéraire, projets en cours